Accepter et adopter le vélo : un équilibre délicat
01 avril 2026
5 minutes de lectureCet article a été rédigé par
- François Grenier
Afin de mieux comprendre ces enjeux, les professeurs Kevin Manaugh (McGill) et Owen Waygood (Polytechnique Montréal) ont mis sur pied le projet de recherche ACCEPTER. Les résultats de ces travaux étaient présentés, à l’automne 2025, lors d’un colloque organisé conjointement par l’école de l’environnement Bieler de l’Université McGill, l’Initiative de croissance durable de McGill et Vélo Québec. Présentations qui sont accessibles en ligne et sur YouTube. En voici les faits saillants.
Au Québec, le secteur des transports est responsable de 43 % des émissions de gaz à effet de serre (GES). Et 74,5 % de cette proportion est attribuable aux véhicules routiers. Hamed Naseri, chercheur postdoctoral à Polytechnique Montréal, a notamment évalué les effets potentiels de la qualité et de la quantité des infrastructures cyclables sur la part modale des déplacements. Selon ses estimations, une amélioration des infrastructures se traduirait par une augmentation de 8,1 % des trajets à vélo, pour une diminution de 3,92 % des GES. Et dans une ville compacte, l’utilisation du vélo augmenterait de 24,4 %, ce qui entraînerait 10,42 % moins de GES.
Être ou ne pas être adepte du vélo
Si les infrastructures cyclables ont un rôle à jouer dans l’adoption du vélo comme mode transport, d’autres facteurs sont aussi à prendre en considération. Zahra Zarabi, Ph.D. Chercheuse postdoctorale à Polytechnique Montréal, a utilisé le modèle de changement comportemental autorégulé pour évaluer le degré de motivation de la population montréalaise. Selon ses données, 38 % des personnes sondées n’utilisent pas de vélo et n’ont pas l’intention de le faire. Vient ensuite une tranche de 33 % de personnes qui disent aussi ne pas faire de vélo, tout en songeant à l’adopter, mais à des degrés divers de motivation. Enfin, 30 % des personnes utilisent un vélo, bien qu’un tiers d’entre elles s’en déclarent captives.
Ces résultats montrent que les actions publiques devraient cibler en priorité ce tiers de la population qui se dit intéressé par le vélo, mais qui n’en fait pas encore. C’est un potentiel à exploiter pour augmenter le nombre d’utilisateurs. D’autre part, il faut aussi porter attention au tiers des personnes qui font du vélo, sans que ce soit vraiment leur choix, car elles sont à risque de rechute. Et donc, au-delà des infrastructures, faire la promotion, auprès des clientèles hésitantes ou réticentes, d’un discours positif à l’égard de l’expérience vélo afin de les soutenir dans leur passage à l’action ou le maintien de leurs habitudes cyclistes.
Accepter les pistes cyclables
À Montréal, les pistes cyclables occupent moins de 2 % de l’espace public, alors que les voitures en accaparent presque 80 %, le reste étant alloué aux trottoirs des piétons. Et pourtant, leur présence, même minime, suscite souvent de houleux débats. Jérôme Laviolette, Ph. D. et chercheur postdoctoral à l’Université McGill, s’est demandé si seuls les cyclistes sont en faveur du développement des pistes cyclables pour en venir à constater que les opinions sont moins tranchées qu’il n’y paraît.
Par exemple, quand on demande à la population en général, qu’il s’agisse de personnes cyclistes ou non-cyclistes, si elles jugent qu’on trouve assez de pistes cyclables protégées dans leur quartier, les trois quarts (73 %) d’entre elles se disent d’accord. Il s’agit donc d’un taux de satisfaction qui englobe forcément un très grand nombre de non-cyclistes. Et quand on demande si une offre accrue d’infrastructures cyclables protégées permettrait à davantage de gens d’utiliser le vélo pour se déplacer, là encore, la grande majorité des personnes sondées pense que, soit plus des deux tiers (69 %).
Pas dans ma rue
En revanche, quand on demande si on devrait aménager plus de pistes cyclables protégées, même au risque d’enlever des places de stationnement, à peine plus du tiers (39 %) des personnes répondantes signifient leur accord. Sans surprise, les non-cyclistes, qu’ils soient purs et durs ou peut-être tentés par le vélo, sont majoritairement contre une telle proposition. Mais étonnamment, seuls les deux tiers (66 %) des cyclistes seraient en faveur de ce genre de mesure. Bref, si les cyclistes et les non-cyclistes semblent en majorité soutenir l’aménagement d’infrastructures cyclables, c’est à la condition qu’elles n’enlèvent pas d’espaces à l’automobile.
Acceptabilité sociale ou morale ?
De nombreux facteurs sociodémographiques, combinés aux expériences individuelles, vont façonner les manières dont les gens perçoivent le vélo. Mais leur jugement peut aussi être teinté par des considérations morales. C’est l’objet de la recherche menée par Lexi Kinman, étudiante à la maîtrise à l’Université McGill, qui s’est intéressée à la théorie des fondations morales pour établir les profils des personnes qui soutiennent, ou non, l’utilisation du vélo.
Selon cette théorie, nos jugements moraux seraient d’abord spontanés pour ensuite être rationalisés en fonction notamment de notre bagage culturel. Il existerait six fondements universels à la base de nos jugements moraux : Soins; Équité; Loyauté; Autorité; Pureté; Liberté.
Les personnes qui accordent plus d’importance aux soins et à l’équité se placent généralement à gauche de l’échiquier politique, tandis que les personnes plus à droite ont tendance à considérer tous les fondements moraux à la fois. Selon cette recherche, les personnes qui valorisent les soins et l’équité soutiennent nettement plus le vélo que les autres. Pour celles qui prisent l’autorité et la liberté, c’est exactement le contraire. En revanche, lorsque la loyauté est une valeur cardinale, cela se traduit par un soutien au vélo.
L’intérêt d’un tel découpage est de servir à orienter le cadrage moral des messages de sensibilisation. On constate ainsi que, pour les personnes politiquement neutres, les messages de soins, d’équité et de loyauté augmentent l’appui au vélo. Celles qui s’identifient à la droite se montrent plus réceptives aux messages qui misent sur l’équité, la loyauté, l’autorité, la pureté, et la liberté. Alors que les personnes plus à gauche affichent une faible réceptivité aux messages, quels qu’ils soient. Mais, puisqu’elles valorisent déjà les soins et l’équité, leur soutien au vélo est déjà acquis…
Pousser à la roue
Voilà qui complète ce survol. Vous êtes d’ailleurs invités à consulter en détail toutes les présentations rassemblées sur cette page Web, y compris celles qui n’ont pas été mentionnées. Bien sûr, d’autres recherches devront être menées afin de brosser un portrait encore plus précis de l’acceptation du vélo comme mode de déplacement en milieu urbain. Mais déjà, les études réalisées dans le cadre du projet ACCEPTER offrent aux personnes élues et aux décideurs de nombreuses pistes d’actions en faveur d’un transfert modal de la voiture vers la mobilité durable. Ce que certains appellent aussi la mobilité douce.